Blablas autour du livre Diversité

Trigger Warning et Sensitivity reader : Informer n’est pas censurer

C’est un article que je ne pensais pas écrire. Mais la publication de deux articles sur Actualitté m’ont fait me rendre compte qu’il était nécessaire de faire entendre ma voix en tant que libraire notamment, mais aussi en tant que lectrice. Parce qu’il n’est pas normal que l’on ne donne la parole sur des sujets aussi importants que le Trigger Warning et les Sensitivity Readers qu’à des gens contre qui n’ont visiblement pas compris le but de ces deux outils.

Qu’est-ce qu’un Trigger Warning ?

Un trigger warning est un outil qui se traduit souvent par une liste de thèmes sensibles qui peuvent déclencher des traumas chez certaines personnes. Wikipédia donne la définition suivante :

« Trigger warning est un terme anglais qui désigne l’alerte à propos d’un déclencheur. Il est notamment employé dans les domaines suivants :

en psychologie, un trigger warning est un avertissement qui prévient qu’une œuvre contient des éléments pouvant déclencher le rappel d’un traumatisme. »

Qu’est-ce qu’un Sensitivity Reader ?

Un Sensitivity Reader est une personne que l’on va contacter pour vérifier de l’exactitude d’un sujet traité dans une oeuvre de fiction que ce soit un livre ou un scénario si l’on est pas soi-même concerné par celui-ci. Le but est de faire en sorte de ne pas raconter de bêtises, de ne pas donner une vision tronquée de quelque chose et de ne pas blesser les gens concernés qui pourraient lire ce roman.

Les auteurices qui n’ont pas vécus tel ou tel événements peuvent bien entendu écrire dessus, mais le recours aux Sensitivity Readers doit alors être automatique. Parce que même si les auteurices auront fait des recherches poussées, rien ne remplacera l’expérience de vie d’une personne directement concernée par le sujet qui saura pointer ce qui ne va pas et saura expliquer pourquoi. Cela permet également de rendre les gens non concernés sensibles à la réalité d’autres individus, de leur offrir une vision plus large des choses. Ce n’est pas censurer, bien au contraire !

En quoi c’est utile au lecteur ?

Imaginons que vous ayez subi un trauma dans votre passé (récent ou reculé), par exemple, un harcèlement. C’est quelque chose qui vous a marqué et que vous ne souhaitez pas revivre. Vous lisez un livre pour vous détendre, pour passer un bon moment et tout à coup, vous tombez sur une scène où l’un des personnages est victime d’un harcèlement. Si la scène pourra sembler supportable pour la majorité des lecteurs qui compatiront, pour vous, c’est plus compliqué. Cette scène vous rappelle votre propre harcèlement, des mauvais souvenirs remontent à la surface. Et ce livre qui vous faisait passer un bon moment jusqu’à présent, n’est plus qu’un déclencheur de ce trauma.

Le trigger warning est là pour vous éviter cela. Présent en début d’ouvrage, il va vous informer de la présence de passages contenant des sujets sensibles.

Le but d’un TW est de pouvoir avoir le choix de lire un livre ou pas. Ca ne veut pas dire que je ne lirais jamais ce livre, ou que ce livre ne doit pas exister. Cela veut juste dire qu’à l’instant T, où je ne me sens pas de lire sur ce sujet, je peux choisir de ne pas le faire. Ce rappel ne m’est pas imposé à la lecture sans que je m’y attende. Ne pas vouloir lire un livre où un rappel de son trauma est présent est normal. Cela ne rend pas les gens cons, ne les rend pas fragiles, ne les empêchent pas de grandir.

Vouloir un safe space n’est pas une tare.

En quoi c’est utile au libraire ?

J’ai pu lire souvent au sujet des TW qu’ils n’étaient pas utiles, notamment parce que c’était le travail des libraires de renseigner. J’aimerais rappeler que les libraires sont des humains et non des machines. Qu’ils n’ont pas la possibilité de tout savoir sur les livres disponibles et qu’en une semaine, ce sont des centaines d’ouvrages qui paraissent. Bien sûr que notre travail est de renseigner. Mais tout renseignement a ses limites et passe par des recherches. Des recherches qui sont grandement facilitées par la présence de trigger warning qui nous permettent de savoir, notamment comme classer tel ou tel livre et quel client y sera sensible ou non.

La présence des TW dans les livres est le travail de l’auteurice mais aussi de l’éditeur qui devrait rendre la présence de cet outil dans ses publications automatique.

Faut-il débattre de leur existence et de leur présence dans les livres ?

Non.

Vous avez le droit de ne pas vouloir quelque chose. Vous n’avez, en revanche, pas le droit de l’interdire aux autres. Les TW sont utiles et doivent devenir une habitude. Cela ne vous empêche pas de sauter la page où ils sont présents, ou de ne pas lire l’encadré qui leur est consacré sur la chronique d’un titre (comme c’est le cas sur ce site). Personne ne vous impose leur lecture.

Il s’agit d’un outil qui améliore le quotidien des gens. A partir du moment où cela ne fait de mal à personne, pourquoi faudrait-il débattre de leur existence ? Il me semble qu’il y a des sujets dans le monde beaucoup plus graves ou importants qui nécessitent un véritable débat. Les TW et les Sensitivity Readers n’en font pas partie.

Vous criez à la censure, mais c’est vous qui la demandez. La présence de sujets difficiles dans un livre peut avoir une utilité, si cela sert à informer, dénoncer, critiquer. Personne ne dit le contraire. Ce que nous ne voulons pas c’est que ceux-ci soient utilisés de manière gratuite ou dégradante.

Si vous n’êtes pas concernés par un sujet, si vous ne l’avez pas vécu personnellement, vous n’avez pas votre mot à dire. Vous pourrez faire autant de recherches que vous le voulez, votre parole ne sera jamais aussi légitime, aussi véridique, que celle d’un concerné. Personne n’empêche quiconque d’écrire sur tel ou tel sujet ou de traduire tel ou tel livre.

Ce que les personnes concernées par un sujet demandent, c’est de pouvoir écrire dessus et avoir la visibilité que l’on réserve aux auteurices blanc(he)s. Qu’on reconnaisse leur légitimité à en parler et que l’on cesse de mettre en avant une seule vision de ce sujet, souvent tronquée. Ce que le marché du livre malheureusement ne leur permet pas.

Pour donner un exemple, alors que des tas d’auteurices noir(e)s, descendant(e)s d’esclaves, dont le trauma touche encore leur génération, auront écrits sur le sujet de l’esclavage, c’est la voix d’un auteur blanc que l’on mettra en avant. Un auteur qui aura, certes fait quelques recherches, mais dont le travail n’aura jamais autant d’importance et de véracité que celui des auteurices concerné(e)s à qui l’ont refusera une publication parce que les ME diront que « on a déjà un titre sur ce sujet dans notre catalogue ». Et sur le marché, les seuls livres disponibles sur ce sujet seront du point de vue de l’homme blanc, descendant de colonisateurs et de marchands d’esclaves, descendant d’hommes et de femmes qui auront eu un pouvoir de domination, direct ou indirect sur l’homme noir.

Et les générations actuelles qui voudront s’informer sur ce que c’était d’être un homme noir il y a 100, 200 ans voire plus, n’auront que cette seule vision, idéalisée, tronquée et historiquement fausse voire incomplète. Vous pensez que j’exagère ? En 2020, on a encensé un livre jeunesse où les lecteurices pouvaient vivre « une aventure au temps de l’esclavage ». Un ouvrage lu par des lecteurices noir(e)s qui ont été choqué(e)s de découvrir une vision à mille lieux de la réalité vécue par leurs ancêtres. Et au lieu de les écouter, au lieu de comprendre que cela peut avoir un impact psychologique sur toute une population, on a préféré donner des prix à ce livre et le recommander comme coup de coeur.

Concernant la traduction et notamment le cas qui fait débat en ce moment des livres de la poétesse et activiste noire Amanda Gorman, personne n’interdit aux traducteurices blanc(he)s de traduire les livres d’auteurices noir(e)s. Il est juste demandé que l’on donne plus de possibilité aux traducteurices noir(e)s qui sont peu nombreux et dont le travail est invisibilisé. Traduire demande un travail d’adaptation. Les traducteurices blanc(he)s feront ce travail avec des lacunes que n’auront pas des traducteurices noir(e)s. En permettant à des traducteurices noir(e)s de travailler sur des ouvrages d’auteurices noires, on s’assure que la volonté de l’auteurice est conservée. Parce que les traducteurices noir(e)s auront plus de bagage culturel pour travailler sur ces textes.

Etre woke n’est pas une insulte. Vouloir ouvrir son esprit, se sensibiliser à des causes, des vécus, des cultures variés n’est en rien péjoratif. C’est au contraire une fantastique possibilité offerte à l’Humanité et elle est d’autant plus vitale dans une époque où l’on crie au « communautarisme » sans réellement comprendre ce mot, où la majorité blanche cherche encore à s’imposer et à écraser les minorités, leurs traditions et leurs cultures au nom d’une « laïcité » qui ne veut plus rien dire et où il est normal d’offrir la parole à l’extrême droite et aux fachos au nom d’une liberté d’expression qui est invoquée à tout va. Chacun est libre de s’exprimer mais pas au détriment du respect d’autrui et surtout pas pour inciter à la haine. Je terminerai cet article avec un petit rappel à la loi pour ceux qui voudraient débattre là où il n’y a pas à débattre :

    • La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (texte de référence sur la liberté d’expression) est très claire : seront punis comme complices d’une action qualifiée de crime ou délit ceux qui, soit par des discours, cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics en font l’apologie. » Parmi la longue liste des propos condamnables on retrouve « La provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers des personnes “en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée”, ou encore “leur orientation sexuelle ou leur handicap”.

1 commentaire

  1. Merci pour cet article tellement utile ! 🙏🙏🙏

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